Haïti « Livres en Folie » Rétrospective/perspectives
Depuis 20 éditions, chaque mois de juin à Port-au-Prince, l’événement Livres en folie bat le record de popularité d'événement grand public dans le secteur du livre. Même le séisme de 2010 n’a pas empêché la tenue de cette foire commerciale née pour écouler des stocks d'ouvrages imprimés localement.
Haïti est le pays des montagnes. La porte d’entrée du Nouveau Monde. Une presqu’île, avec tout ce que cela implique d’enfermement, de prison et d’ouverture à soi. Un pays de contraste qui, malgré un taux assez faible d’alphabétisme (52,9% en 2012 selon CIA World Factbook), pullule d’écrivains, de poètes et d’évènements autour du livre.
Comme si le livre était quelque chose de sacré. Des écritures, saintes. Les évènements autour du livre sont donc légion : foires régionales (Verrettes à la découverte du livre, Savanette en lecture, Festival du livre et des arts du Nord-Ouest) internationales (Foire internationale du livre d’Haïti), caravanes du livre (Livres en liberté, Étonnants voyageurs-Haïti), espaces de discussion et de rencontre avec les auteurs (Les Vendredis littéraires, Le Club Signet de la Bibliothèque ARAKA, Les mardis de la philosophie de Café Philo-Haïti)…
Mais, la plus ancienne (à côté des Vendredis littéraires de L’université Caraïbe), celle qui a le plus d’incidence sur la production littéraire, est sans conteste Livres en folie.
Raisons d’être de la « folie » 1995-2014
Quand Max Chauvet, directeur du quotidien Le Nouvelliste et gérant-fondateur de l’imprimerie l’Imprimeur S.A, lance la première édition le 15 juin 1995 au Complexe-Promenade, à Pétion-Ville (à 10 km de Port-au-Prince), en complicité avec l’organisme bancaire Unibank, il n’y a que 125 titres disponibles sur les stands et quatre auteurs locaux en signature. Selon le directeur du plus vieux quotidien francophone de l’Amérique, Livres en folie a été conçu en vue d’aider des auteurs à écouler leur stock de livres auto-édités invendus et à imprimer davantage afin de booster le marché du livre haïtien.
Livres en Folie ne cesse de séduire les auteurs haïtiens mais aussi les lecteurs, les institutions privées et publiques et après plusieurs changements de lieux, en raison du succès grandissant, déménage à partir de 2009 pour le Parc historique de la canne à sucre, grand espace d’un hectare situé à Tabarre. Depuis 2010, la foire ouvre ses portes aux auteurs étrangers. Quoique les écrivains du reste de la Caraïbe francophone n’aient pas encore été invités directement, leurs œuvres des sont imposées sur les stands de Livres en folie.
Exemple significatif : dès la 13e édition, le remarqué roman La Lézarde du Martiniquais Édouard Glissant, Prix Renaudot en 1958, était non seulement présenté mais réédité par les Éditions des Presses nationales d’Haïti. En 2013, même si Livres en Folie célébrait le centenaire de la naissance de l’éminent poète martiniquais, co-fondateur de la négritude, Aimé Césaire (1913-2008), la présence d’auteurs des Antilles demeure anectdotique et celle des iles anglophones inexistante.
Comment réduire l’affluence ?
Gratuit jusqu’en 2012, l’accès à Livres en folie devient payant en 2013 pour tenter de réguler l’affluence du public dans un espace circoncrit. La mise en place d’un ticket « modérateur » d’environ 150 Gourdes (3 €) n’a pas eu l’effet escompté. La 19e édition a tout de même attiré plusieurs milliers de personnes et a généré des recettes quasi inattendues. 10.000 tickets vendus. Forts de cette expérience, pour la 20e édition, les organisateurs ont doublé le prix du ticket modérateur et la foire, pour la première fois s’est déroulée sur deux jours. 300 gourdes (5,13 € en 2014) le premier jour pour le grand public et 200 gourdes (3,42 € en 2014) le second jour réservé aux scolaires.
écoliers Haiti 20 uin 2014 © Moranvil Mercidieu
Pour Anaïse Chavenet, chargée de la communication et des ventes sur la foire, il ne s’agissait pas de décourager les acheteurs en imposant un prix d’entrée. « C’est un principe qui consiste à déceler les vrais acheteurs, car beaucoup de gens venaient sur le Parc pour s’amuser, non pas pour acheter ». Mais en réalité le principe du ticket modérateur fonctionne comme si Livres en folie « payait » les gens pour venir acheter des livres. En effet, cette année, le ticket plus qu'un droit d'entrée a donné droit à des rabais spéciaux (jusqu’à 150 gourdes de réduction sur un livre à ajouter sur les 40% de remise proposé sur la foire), mais aussi donnait droit à une boisson gazeuse, ou encore une carte de recharge téléphonique…
Un nombre réduit de participants a été toutefois constaté, comparativement aux éditions précédentes. Echec ? Non. Selon les organisateurs, la vente des livres a bel et bien été facilitée. Auparavant, l’acquisition d’un livre pouvait coûter à l’acheteur plus d’une heure d’attente. Cette année, au plus grand comptoir de la foire, un acheteur pouvait faire l’acquisition de ses titres en moins de quinze minutes.
La vente d’ouvrages en ligne Livres en folie s’est prolongée 10 jours après l ‘évènement proposant les mêmes avantages que ceux qui sont venus au Parc historique de la canne à sucre. Entre 2012 et 2013, les ventes en ligne ont doublé, selon Mme Chavenet
Encourager les auteurs à publier
Le Rhum Barbancourt depuis 2012 octroie des bourses d’aide à la création littéraire et scientifique d’un montant de 5,000 $ US par catégorie.
De son côté, le Prix Livres en folie de la première œuvre proposé par les organisateurs de Livres en folie doté de 2,500 $ US par catégorie récompense depuis 2012 de jeunes pousses pour leur premier livre.
La littérature haïtienne sur la scène internationale
La littérature haïtienne est très présente sur la scène internationale. En témoigne l’ensemble des prix reçus par les auteurs haïtiens ces 20 dernières années : Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde (qui depuis 1991 a récompensé 10 auteurs haïtiens), Prix Médicis, un des plus prestigieux prix en France, décerné en 2009 à Dany Laferrière, divers prixdont notamment le Prix du livre insulaire pour Gary Victor, Lyonel Trouillot, Louis-Philippe Dalembert, Marvin Victor, Yannick Lahens, Edwige Danticat, Evelyne Trouillot Villard Denis dit Davertige Frankétienne, Mimi Barthémy, Anthony Phelps, Kettly Mars, René Depestre… La liste est longue.
Y-a-t-il donc une relation entre la foire et la reconnaissance internationale de la littérature haïtienne ? Si Livres en folie a donné aux auteurs haïtiens un espace d’échanges et de rencontre avec le public, cette foire ne peut être considérée comme le facteur exclusif de l’épanouissement de la littérature haïtienne.
Déjà en 1912, le poète haïtien Etzer Vilaire reçut le prix Davaine de l’Académie française pour ses Nouveaux poèmes et Georges Sylvain a été lui-même distingué, avec Solon Menos et Dantès Bellegarde, pour une anthologie des poètes haïtiens à la même époque.
Ce qui veut dire que la littérature haïtienne s’est épanouie et a connu une notoriété internationale dès le début du XXe siècle dont les auteurs les plus connus ont été Anténor Firmin, Louis-Joseph Janvier, Etzer Vilaire, Georges Sylvain, Jean-Price Mars etc. Livres en folie, véritable « baromètre de la production littéraire et scientifique en Haïti », oui. Mais, la littérature haïtienne a connu ses lettres de noblesse bien avant la naissance de cette foire.
Wébert Charles
Wébert Charles est économiste et spécialiste en Management des organisations culturelles. Diplômé en Management des organisations de l'Université Ouagadougou II (Burkina Faso), il a fondé avec Dieulermesson Petit Frère, Mirline Pierre et Jean Watson Charles la revue Legs et Littérature et la maison LEGS ÉDITION. Auteur de trois recueils de poèmes, sa nouvelle La camionnette rouge a été distinguée (finaliste) par le 29e Prix du Jeune Écrivain de langue française (PJEF) à Muret (France).
| DES CHIFFRES | |
| 1995 : quatre auteurs haïtiens en signature - 125 titres présentés 2004 : 46 auteurs haïtiens en signature - plus de 800 titres présentés 2014 : 161 auteurs haïtiens en signature - 1.865 titres présentés |
LIENS
> Prix livres en folie et Bourse Barbancourt sur le site du Nouvelliste
> Site officiel de Livres en folie
> Le foisonnement paradocal de la littérature en Haiti par Yannick Lahens
LES AUTEURS INVITES LORS DES PREMIERES EDITIONS
1995 : Jean Desquiron, Georges Apollon, Raphaël Paquin
1999 : Georges Anglade (géographe), Gary Victor (romancièr), Kettly Mars (romancière) et Margaret Papillon, auteure à succès dans les milieux scolaires.
Lire l’article dans son intégralité sur le site du Collectif 2004 Images
Crédit photos : © Moranvil Mercidieu, 2014, Port-au-Prince
Cet article est proposé par le Collectif 2004 Images, partenaire du projet KAMACUKA.

Commentaires
Depuis la Martinique
S’il est acquis que le pays d’Haïti a offert et continue d’offrir au monde des écrivains de talent, la passion du peuple haïtien pour le livre demeure une énigme. Enigme à moitié résolue dans cette analyse bien documentée de Charles Webert sur la manifestation « Livres en folie »si l’on sait lire cette phrase « en Haïti c’est comme si le livre était quelque chose de sacré… Les écritures, saintes. »
Acceptons l’idée que l’expérience des uns peut ouvrir des portes aux autres et observons ce qui se passe là dans ce moment de communion autour du livre ?
D’abord, les concepteurs de livres en folie sont eux-mêmes des fous du livre, ils travaillent dans le secteur : imprimeurs, éditeurs, ils côtoient les auteurs et vivent au quotidien le challenge de la diffusion des livres dans leur pays. Ils connaissent les moments forts et les temps faibles, ils font confiance à la rencontre entre auteurs peu connus et écrivains confirmés et avant d’intégrer les auteurs étrangers ils focalisent l’intérêt sur la production du pays.
Ensuite « Livres en folie » est soutenue par uniBank et Barbancourt, des mécènes. L’entrée est gratuite et on y fait de très bonnes affaires, l’auteur et le lecteur sont gagnants.
Enfin si l’acte commercial permet d’écouler les invendus ce qui se vit là est extrêmement fort car il s’agit bien de rencontres humaines, de liens qui se tissent entre les écrivains et les visiteurs, de la passion, de l’écoute mutuelle, de la reconnaissance partagée.
Malgré la montée en puissance de la manifestation et l’ouverture à l’étranger, l’âme du projet n’a pas changé, les privés continuent d’aider, les initiateurs sont soutenus par les participants animés par la même foi dans la capacité de l’art à transformer le monde.
Il ne s’agit pas seulement d’un doux rêve ou d’un beau discours. Tous ont compris que le livre ne peut vivre que si on l’achète. L’enjeu commercial est intégré mais l’art et l’argent ont su trouver un mode de cohabitation à dimension humaine.
Et si on rêvait , demain en Martinique peut-être pas « livres en folie » mais des petits marchés du livre chaque semaine sur nos grands marchés, des brocantes de livres , des défis livres sur les radios aux heures de grande écoute , des portes qui s’ouvrent aux auteurs peu connus, des éditeurs éligibles à des prêts à taux zéro dans des banques locales, des espaces d’échanges de livres dans des abris sur les plages et par-dessus –tout le goût sucré des mots écrits offert à nos enfants dès le plus jeune âge.
Marie-Denise Grangenois, Septembre 2014
Reaction from Martinique
If it is agreed that the land of Haiti gave and keeps on giving talented writers to the world, the haitian people’s passion for books remains enigmatic. Enigma partly solved in this well researched analysis of Charles Webert on the ‘Livres en folie’ event (‘Madness and the Books’) if we are able to see through this sentence: “ It is as if in Haiti, books were something sacred…The Scripts, holy”.
Let’s accept the idea that the experience of some can open doors to others and let’s observe what happens in this moment of communion with books.
First, ‘Livres en folie’’s initiators are themselves mad about books, their professional activities revolve around it: printers, publishers, they work aside authors and live daily the challenge of publishing books in their country. They know about highs and lows and they trust the encounter of emerging and well established authors; and before introducing foreign authors they are primarily concerned with national production.
Second, ‘Livres en folie’ is supported by benefactors: UniBank and Barbancourt. The entrance is free and there are good deals to be made: the author and the reader both benefit from it.
Finally, if this commercial book fair allows the selling of remaining stock of books, what happens is extremely strong as it is about human exchanges, connections that are established between writers and visitors; it is also about passion, mutual listening and shared recognition.
Despite the growth of the event and its international opening, the soul of the project hasn’t changed, private investors keep on helping and the initiators are supported by participants moved by the same conviction that the power of art can change the world.
It is not only about sweet dreams and fascinating speeches. All have understood the fact that books can only live if we buy them. The financial issue has been accepted and money and art have made their way to a bearable coexistence.
If we were to dream, tomorrow in Martinique maybe not ‘Livres en folie’ but small book markets every week on our bigger markets, flea markets specially dedicated to books, books contests on air at prime time programmes, doors opened to new authors, publishers eligible for zero interest loans in local banks, spaces to exchange books under shelters on beaches and above all, the gift of all the sweetness of words dewed in ink to our children from their tender age.
Marie-Denise Grangenois, September 2014